jeudi, 06 avril 2006
LE MENSONGE
Va, mon âme, hôtesse du corps,
Pars pour une ingrate mission;
Ne crains point de toucher les meilleurs;
La vérité sera ta caution.
Va, puisqu'il me faut mourir,
Dire au monde qu'il ment.
Dis à la cour qu'elle rougeoie
Et flamboie comme bois pourri;
Dis à l'église qu'elle désigne
Le bien mais ne fait aucun bien;
Si église et cour répliquent,
Alors aux deux dis qu'elles mentent.
Dis aux potentats qu'ils vivent
En agissant par l'action des autres,
Sans amour à moins qu'ils ne donnent,
Sans aucune force que leur faction:
Si les potentats répliquent,
Dis aux potentats qu'ils mentent.
Dis aux hommes de haute condition
Qui gouvernent l'état
Que leur but est l'ambition
Leur pratique seulement la haine:
Et s'ils font une seule réplique,
Alors dis-leur à tous qu'ils mentent
Dis à ceux dont le luxe brave le plus
Qu'ils continuent de tendre la main en se mettant en frais
Eux qui, dans leurs plus grandes dépenses,
N'aiment que l'attention qu'ils forcent:
Et s'ils font réplique,
Alors dis-leur à tous qu'ils mentent.
Dis au zèle qu'il manque de ferveur
Dis à l'amour qu'il n'est que luxure
Dis au temps qu'il ne mesure qu'agitation
Dis à la chair qu'elle n'est que poussière
Et ne souhaite pas qu'ils répliquent
Car tu devrais leur dire qu'ils mentent.
Dis à l'âge qu'il se consume chaque jour
Dis à l'honneur comme il s'altère
Dis à la beauté comme elle se flétrit
Dis à la faveur comme elle vacille
Et s'ils doivent répliquer,
Dis à chacun qu'il ment.
Dis à l'esprit comme il chicane
Sur points subtils et incertains.
Dis à la sagesse qu'elle s'embrouille
A force de vouloir être sage:
Et quand ils répliqueront,
Tout net aux deux dis qu'ils mentent.
Dis à la physique son outrecuidance
Dis à la connaissance qu'elle est prévention;
Dis à la charité sa froideur;
Dis à la loi qu'elle est litige:
Et lorsqu'elles répliqueront
Dis-leur toujours qu'elles mentent.
Dis à la fortune son aveuglement;
Dis à la nature son délabrement;
Dis à l'amitié sa noirceur;
Dis à la justice sa lenteur;
Et si elles veulent répliquer
Alors à toutes dis qu'elles mentent.
Dis aux arts qu'ils n'ont pas de substance
Mais varient au gré des opinions;
Dis aux écoles qu'elles manquent de profondeur
Et ainsi ne se dressent que sur apparences:
Si arts et écoles répliquent,
Aux arts et aux écoles dis qu'ils mentent.
Dis à la foi qu'elle a fui la cité;
Dis comme le pays s'égare;
Dis que l'homme se déprend de la pitié;
Dis que la vertu recommande le moins:
Et s'ils répliquent,
Ne manque point de leur dire qu'ils mentent.
Ainsi quand tu auras, comme je
Te l'ai enjoint, toutes ces mèches éventées,
Puis donc qu'au démentir
Il n'est châtiment moindre que le poignard,
Te poignarde qui veut
Il n'est aucun poignard qui ton âme puisse occire.
SIR WALTER RALEIGH (1552-1618)
23:25 | Lien permanent | Commentaires (0)
LA CONDITION HUMAINE
En vain l'on a obtenu une naissance humaine
Nombreux sont ceux qui ont droit sur ce corps
Le père et la mère disent:"C'est notre enfant",
C'est pour leur propre avantage qu'ils l'ont nourri
L'épouse dit:"C'est mon mari!",
Et, telle une tigresse, elle s'apprête à le dévorer...
Femme et enfants le fixent avidement,
Comme des chacals, la gueule ouverte!
Corbeaux et vautours attendent sa mort,
Cochons et chiens guettent son cadavre...
Le feu dit:"C'est moi qui dévorerai ce corps",
L'eau dit:"C'est moi qui éteindrai le feu!"
La terre dit:"C'est à moi qu'il reviendra",
Le vent dit:"C'est moi qui disperserai ses cendres..."
Cette maison que tu appelles ta maison, pauvre sot,
C'est l'étau qui te serre à la gorge!
Tu as considéré ce corps comme tien,
Et tu t'es égaré dans l'attachement aux biens sensibles,
O insensé!
Nombreux sont les ayants droits à ce corps,
toute ta vie, tu en pâtis,
Et tu ne reprends pas tes esprits, fou que tu es,
et tu cries:" c'est à moi, à moi!"
KABIR (1440-1518)
13:31 | Lien permanent | Commentaires (6)
LA NUIT
La nuit est ivresse royale
Amour torride du superflu
Nature du très imaginal
Union avec un monde échu
Itinéraire vers le natal
Tentation du rien d'absolu
Emotion des sens sans lumière
Silhouettes mortes d'hier
Triste caresse de la matière
Les lueurs reviendront un jour
Oubliés seront les atours
Unité retrouvée d'Amour
Belle aurore en gants de velours
Liberté d'aller sans retour
Ivre de clarté sans détour
12:29 | Lien permanent | Commentaires (0)




